Les chroniques d’un Etroit


Un champ d’action limité, une vie calibrée et déterminée, un compteur à 200 pour une aiguille bloquée à 110. Un travail routinier et rébarbatif, un chefaillon que j’étriperais s’il n’y avait pas le Code du travail, un salaire indexé sur grille et des vacances dont je me languis déjà. J’ai été happé par la fatalité, soumis aux lois de la gravité, me voilà pris dans les fers des obligations. Je suis à l’Etroit.

Mon bureau n’excède pas la taille réglementée, pas un mot plus haut que l’autre ni un geste au-delà des convenances, je suis coincé entre le qu’en dira-t-on et la délation des balances arrivistes en mal de moussage. Mon travail est déterminé par la valeur de mon diplôme, dépendante de la côte d’une école qui m’a coûté une burne, elle-même responsable du barème de mon salaire. Mon quotidien est aussi surprenant qu’un film dont on connaît la fin.

J’ai marié ma voisine, je fais mes courses à deux pas de la salle de gym que je fréquente, le responsable de la buvette du club de foot où je suis inscrit est le cousin de la copine du père de ma femme. Son fils est mon meilleur ami et sa tante, la mère de mon banquier. Je fais partie d’un petit réseau local sécuritaire aux idées de la fraîcheur d’une eau croupie, nous passons nos week-ends chez les beaux parents quand ce n’est pas chez les parents dont les repas sont aussi distrayants qu’un film d’essai coréen, vivement les enfants…

Je conserve la maîtrise du timing, mes semaines sont chronométrées et organisées, pas de place pour l’improvisation. Ce que je n’ai pas le temps de vivre, je le lirai ou le vivrai par procuration. Je peux toucher mon horizon du doigt et ma lucarne ouverte sur le monde est la télévision et mon PC. Je suis bercé de douces complaisances et de ‘’un jour, de toute façon,  je vais…’’, je m’accroche à ma réalité et m’endors d’expériences malheureuses pour m’assurer d’avoir fait les meilleurs choix.

Malgré tout j’ai une devise moi, ne jamais avoir l’air surpris. Je n’ai rien à apprendre au-delà de mes petits murs, tout se trouve dans mon univers et le reste n’est que crainte ou amuse bouche. Aussi paradoxal que cela puisse sembler, plus je me fais au monde dans lequel je vis, plus je me fais un monde de celui qui m’entoure.

Tel un vieux loup, j’arpente mon territoire conquis avec assurance et convictions, je répète inlassablement le même circuit au point que l’on peut me suivre à la marque des pneus laissée sur le bitume. Je pourrais faire les trajets pieds nus que mes pompes sauraient retrouver le chemin toutes seuls.

Argent, temps et méthodes, j’optimise tout jusqu’à m’étouffer dans le monde restreint que je me suis confiné. Mes certitudes colorent mon discours de suffisances et me calfeutrent dans l’illusion confortable d’une vie sereine et abritée. L’étroitesse, qu’elle soit géographique ou d’esprit, tel un filet d’idées préconçues, se referme sur moi et me maintient d’avantage à l’abri des remises en questions que du changement.

Un, deux étroit je le suis, étroit je le reste. A l’étroit dans mes chroniques, je suis à l’étroit loin, j’ai passé l’étroit quart de mon temps ainsi et il étroit tard pour changer, on ne se refait pas. C’est ce que je pense, étroit qu’en penses-tu ?

Gary.

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