Extrait 2 : “Le Blond, le Brun et les Gens”


Chapitre Second

01:21 Ils avaient marché en silence, chacun dans ses pensées, essayant de se réchauffer du mieux qu’ils pouvaient. Une vilaine brise se levait par endroit et venait les glacer sans pouvoir rien y faire.

Ils longeaient le fleuve depuis une vingtaine de minutes, sans un mot. Le ciel était pur mais on y voyait très peu d’étoiles à cause des lumières de la ville. La lune faisait luire son disque entier sur l’eau. « Pour le moment, les hommes n’ont pas encore réussi à te détraquer… » songea le brun rêveur.

Et son regard se posa sur une barque de pêcheurs retournée sur la rive du fleuve.

C’était une de ces petites embarcations improbables que les pêcheurs utilisaient pour rejoindre leur bateau ancré plus loin sur le fleuve. Comme le brun ralentissait le pas, le blond qui était parti devant, se retourna en lui demandant ce qu’il faisait.

« On va faire un tour ? » lança le brun. L’autre s’approcha, méfiant, mais ne comprenait pas : « Un tour de quoi ? » Le brun lui montra du doigt la barque à l’envers.

Il n’était jamais allé sur le fleuve, bien sûr il était déjà passé au-dessus du fleuve mais il n’avait jamais navigué. Il ignorait d’ailleurs totalement comment se servir d’une barque mais l’envie était là. Bêtement peut-être mais présente.

Il s’avança plus près de l’eau. Le blond restait à distance, peu enclin à suivre ce type qu’il ne connaissait finalement que très peu : « Laisse tomber, t’es dingue ! » La barque était déjà retournée et l’autre s’apprêtait à la lancer à l’eau. « Viens, allez ! On va juste faire cinq cent mètres puis on accostera, promis ! Viens, ça va être mortel !! »

La blond rechignait encore, il avait peur de tomber à l’eau et de se retrouver glacé en quelques secondes avec pour seule issue de finir au fond du fleuve à nourrir la faune fluviale. Il voulut effrayer le brun en lui rappelant ce vieux film dans lequel un gros paquebot coule en eau froide faisant plusieurs centaines de morts. « Il y a pas d’iceberg sur les fleuves, gros trouillard ! Pousse plutôt la barque, il y a des rames, moi je vais diriger et quand la barque flottera, saute dedans, OK ?! »

Le blond, pas bien convaincu, s’exécuta en ronchonnant mais au moment de prendre son impulsion pour monter à bord, son pied s’enfonça dans l’eau glacée. « Merde, tu fais chier !! » cria-t-il à son collègue qui apprenait à utiliser des rames. « Du calme, fit le brun, on est sur l’eau, tout va bien. »

La barque s’éloigna du rivage pour se placer tranquillement au milieu du fleuve. La mer montait donc le courant les amenait vers l’intérieur des terres. La marée était si forte en raison de la pleine lune, qu’une fois la barque dans le courant, le brun n’eût plus à ramer. Il dirigeait uniquement l’embarcation en se servant d’une rame comme gouvernail.

L’immensité du fleuve les écrasait. Eux, sur leur frêle esquif, à la merci de cette éternité d’eau vivante qui était là depuis des siècles et qui le serait bien après leur passage sur Terre… « On est vraiment rien face à ça… » lâcha le blond et ses mots se répercutèrent indéfiniment sur la surface mouvante des flots.

Tous dérivaient, aussi bien la barque sur l’eau que l’esprit des deux compères, perdus dans leurs pensées. Le blond s’était allongé au fond de la barque et scrutait les étoiles de ses yeux bleus. « Tu sais, la fille tout à l’heure… J’aime pas cette nouvelle façon de montrer… enfin… d’exhiber, de mettre en scène la mort…On est pas des bêtes, quoi… » Et le sens de ses paroles se fondit dans la nuit pour aller trouver un clochard quelconque à supprimer. « Moi non plus » concéda le brun en observant l’individu qui parlait ainsi. « Tu as déjà aimé, toi ? » questionna-t-il à voix basse. « Tu sais ce que ça veut dire ?? murmura le blond, ironique, t’es fort ! » Et le sens de ses paroles leur sauta à la gorge et leur serra le cœur.

Leur attention fut soudain attirée par un bruit sourd, un grondement qui approchait à grande vitesse. Le temps de réaliser que c’était le son de la masse liquide contre les piliers, le pont était sur eux.

« Putain, le pont !! »

Le brun se jeta sur sa rame-gouvernail et s’arc-bouta de tout son poids pour éviter le naufrage. Il fit passer de justesse la barque sur la droite du pilier. Le fracas de l’eau amplifié par l’arche du pont au dessus de leurs têtes leur rappela la puissance du mouvement sur lequel ils étaient posés. La violence du choc auquel ils venaient d’échapper les fit frissonner. « On a vraiment pas le droit à l’erreur… »

« Je t’avais bien dit que c’était une idée pourrie, merde !! » gueula le blond mais l’autre le fit taire d’un geste autoritaire. De l’autre côté du pont, on entendait des hurlements suivis d’un bruit de plongeon. « Qu’est ce que t’as ? râla le blond, on donne à manger aux poissons c’est tout… » « Mais t’es vraiment trop con, toi !! lui cracha le brun à la figure, t’as pas entendu parler des nouvelles condamnations ? Ce que tu entends, c’est les types qui ont été jugés à mort récemment, il y a plus de places en prison pour les parquer avant l’exécution, les types sont tirés au sort puis on les balance à l’eau. Loi sur l’Espace Pénitentiaire, ils appellent ça, tu savais pas peut-être ?? Ils font ça de nuit sinon c’est l’attroupement à chaque fois. Les gens viennent voir ça comme s’ils allaient au spectacle… »

Les hommes étaient menottés, ne pouvaient se débattre. On les entendait lutter, certains étaient plus résistants que les autres puis plus rien. Le fleuve. Tout cela était normal. Le silence. Leur silence. Et le fleuve.

Qui avait ralenti sa course mais qui les menait toujours vers sa source. « On essaie d’accoster bientôt, peut-être, non ? » Le blond voulait rentrer dormir, son pied mouillé était glacé et le coup des condamnés à la noyade leur en avait mis un coup, à lui comme à l’autre. « Tu veux rouler un joint, histoire de te détendre un peu ? proposa innocemment le brun qui n’était pas si pressé de rentrer. Moi, je surveille la route, enfin… le fleuve, je vais trouver un endroit où accoster. Tiens. » Il lui tendit la beu et les clopes. « Vas-y ça te fera du bien, tu vas vite penser à autre chose, par contre, t’as des feuilles, j’espère ? » « Oui, je crois… » (Instant de doute. Peur de ne pas assouvir l’envie.) Le blond dénicha un vieux paquet de Maïsla au fond des poches de son blouson.

Le blond roula le joint et l’alluma sans dire un mot, les yeux dans les étoiles. Puis au moment de faire tourner : « Merci. Et puis… tu sais, allez, c’est vrai que c’est sympa ta barque , tout est calme… on a l’impression d’être tous seuls… on se sent presque bien… » Le brun sourit et l’autre lui renvoya.

Il n’y avait plus de courant à présent et la barque s’était immobilisée au centre du reflet de la lune. L’astre dans l’eau ne cessait de vibrer, comme divisé en de multiples facettes qui ne se joignaient jamais.

TO BE CONTINUED

Par Valentin pour le Dageneration’s Post – Lundi 5 octobre 2009 –

Publicités

2 réflexions sur “Extrait 2 : “Le Blond, le Brun et les Gens”

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s