Extrait 1: “Le Blond, le Brun et les Gens”


 

Chapitre premier

 

01:02 Le froid de la nuit les ramena à la réalité. Lorsque le blond eût refermé la lourde porte du bar, une chape glaciale s’abattit sur eux et leur pressa les tempes. Dans ce monde-là, les mots se changeaient en vapeur et formaient dans la nuit des arabesques infinies.

Dans le monde qu’ils venaient de quitter la moiteur, le vacarme et l’alcool rendaient toute conversation criarde sans que les clients du bar ne s’en aperçoivent. Ici, à l’extérieur, chaque mot, chaque son devenait fragile et beaucoup plus perceptible et les deux garçons se surprirent à respirer très vite.

Après l’agitation du bar, la tranquillité de la rue les avait déstabilisé le temps de remettre leur esprit en phase. Ils avaient tous les deux encore une longue marche à faire à travers la ville avant de pouvoir enfin se glisser sous leurs draps.

Il était déjà plus d’une heure du matin et pour l’un comme pour l’autre la nuit s’annonçait courte. Tout du moins, la partie de la nuit que l’on appelle communément « sommeil ». L’autre partie, celle que l’on dit festive, celle qu’ils étaient en train de vivre, n’en finissait pas de s’éterniser.

21:34 Leur soirée avait commencé chez une amie commune qui fêtait le succès de son avortement. Le fœtus allait être expulsé d’un moment à l’autre et tous ses amis étaient conviés à venir l’examiner de près.

L’alcool ne manquait jamais dans ce genre de soirées et les verres s’enchainaient à une allure de compétition. Le blond s’était laissé aller à tenter sa chance avec la (future) non-maman. Celle-ci, non contente d’avoir gagné contre la vie, avait le jour même rompu avec le malheureux (futur) non-papa coupable selon elle de l’incident gestationnaire en lieu et place de ses gamètes. C’est pourquoi le blond tournait si fébrilement autour de la demoiselle. Et dans chacun de ses gestes, on sentait ce désir contenu qui le poussait à développer de si belles phrases et à produire de si beaux sourires.

Le brun, lui, s’était retrouvé coincé entre deux étudiants scientifiques et forcé de discuter avec eux. Le début de soirée lui fut donc désagréable au possible.

Quelques heures plus tard, l’ambiance devenait quasi-tropicale lorsque la maîtresse des lieux proposa de sortir boire un verre quelque part tous ensemble. Ce qui fut accepté à l’unanimité moins une voix, un jeune homme qui devait entrer le lendemain au service des répressifs.

00:17 La petite troupe se mit donc en quête d’un établissement de nuit servant de l’alcool et diffusant obligatoirement la télévision. En traversant sur un passage piéton, une fille plus saoule que les autres et qui titubait en arrière, fut fauchée par un bus klaxonnant furieusement qui disparut au coin de la rue. La douzaine de personnes présentes rebroussa chemin vers le corps sans vie de leur amie avec ni tristesse ni colère. « Elle ne boira plus une goutte désormais… » lâcha un des garçons en repartant. Et tous de s’éloigner en riant bien fort de cette bonne vanne.

Les deux scientifiques ne riaient pas, eux. Ils calculaient la violence de l’impact en fonction de la vitesse estimée du véhicule et de la position de la fille au moment du choc. Ils en déduisirent que les poumons avaient d’abord été perforés par le choc frontal ; ensuite les roues arrières du bus avaient fait éclater la boîte crânienne. Résultat : une belle mort en moins de cinq secondes. Ils adressèrent leurs félicitations posthumes au cadavre.

« Sale temps pour un mort-vivant » était le nom du rade qu’ils dénichèrent sur les rives du fleuve. Il y retrouvèrent une foule de gens, jeunes et autres hurlant, buvant, dansant, buvant, séduisant, rebuvant, vomissant fatalement pour finir en cuvant dans un coin (quoiqu’un petit dernier ?) La bière coulait à flots et les corps devenaient plus proches.

«  Ça y est, il sort, je le sens venir !! » hurla l’individu infanticide de sexe féminin. Un être humain à peine formé jaillit dans un débordement de sang du corps de sa génitrice que dorlotait le blond.

Voyant le bout de chair informe tomber sur le sol du bar, celui-ci courut aux toilettes rendre son dîner. « Ça ne se fait pas ! » lui assena son ex-future comme il en sortait en s’essuyant la bouche, « je ne veux pas d’un mec sentimental, moi ! Je veux un dur !! » Et elle se tourna vers un autre charmeur, crâne chauve et piercings, qui s’empressa de s’occuper d’elle.

Dès l’entrée dans le bar, le brun, lui, s’était senti attiré par un garçon qui buvait un cocktail seul à sa table. Il lui demanda si sa compagnie le dérangerait. Le jeune homme, roux doré, les yeux verts et la peau piquetée de tâches de rousseur, le dévisagea sans refuser. Puis, la discussion avait démarré sur des banalités. On parla télé car celle du bar diffusait sa douce lumière destructrice de neurones : « Tiens, c’est Martine, j’aime bien ce qu’elle fait, c’est pas mal. Et toi ? » questionna le roux en fixant le brun d’un regard intéressé. Puis, l’alcool aidant l’échange s’anima jusqu’à devenir brûlant.

Sentant que le coup était bien engagé, le brun fit glisser sa main sur le corps ferme et soyeux du roux puis s’enfonça doucement plus bas. Il commençait à se pencher pour parvenir à ses fins mais sa main ne trouva rien : le roux possédait bien la paire réglementaire mais rien de plus ! « Je suis malade » murmura celui-ci à demi voix, honteux de ce qu’il n’avait plus « alors pour ne pas que je transmette mon mal, on me l’a tranché, mais… tu comprends, je peux te… » Le brun ne voulut pas en écouter davantage et dégoûté, vida son litre d’un coup. Il avait entendu parler de cette maladie. « Quel gâchis ! »

Le brun et le blond ne se connaissaient que depuis cette soirée. Ils s’étaient déjà croisés mais n’étaient jamais allés au delà du minimal « salut ». Ce soir là, leur déception sexuello-amoureuse commune les rapprocha. En l’occurrence, ce fut au comptoir.

Le brun vint s’asseoir à côté du blond qui pleurait dans son demi. Il commanda aussitôt deux remontants à 55° pour lui et le mec qu’il voyait si malheureux. C’est ainsi qu’il se parlèrent pour la première fois, chacun désabusé dans son domaine précis (Attention ! On ne mélange pas !).

Il se fit un peu d’animation dans le bar à cet instant : l’avortée se faisait violer sur une table par un groupe d’ados à peine sortis de l’enfance. Tout le monde se réjouissait du spectacle et se moquait de la taille des petits sexes exhibés. Le dernier pré-pubère se dépêchait d’en finir lorsque le roux, précédemment palpé par le brun, désespéré, brisa son verre sur le bord d’une table pour s’en trancher la gorge d’un geste théâtral qui fut aussi son dernier.

La salle accueillit son suicide par des hourras et l’ambiance monta de deux degrés. Le sang jaillissait à gros bouillons et éclaboussait les convives qui venaient s’en asperger. « Ça porte bonheur ! » pouvait-on entendre. Les deux scientifiques calculaient déjà le débit de sang à la seconde en fonction de la taille de la plaie et de la santé cardiaque de l’égorgé. Ils entreprirent pour cela une autopsie à cœur ouvert sur une table du bar.

Lassés de toute cette joie qui faisait briller les regards, le brun demanda à son alcoolyte s’il ne préférait pas s’éclipser. L’autre accepta. Tous deux avalèrent leur verre et sortirent dans la nuit.

TO BE CONTINUED

 

Par Valentin pour le Dageneration’s Post – Vendredi 5 juin 2009 –

 

 

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