Extrait de la pièce « Le retour d’Oreste »


(…)

Electre – (Tremblante) Quelles nouvelles apportes-tu ?
Pylade – Je laisse à mon compagnon le soin de te le dire.
Electre – Alors ? Abrégez mon supplice…ou menez-le à son comble.
Le Chœur – Electre ! Electre ! Ne parle pas ainsi.
Electre – Et comment devrais-je parler, s’il est arrivé quelque chose à Oreste !
Le Coryphée – Mon enfant, je comprends ce qui te tourmente mais il est inutile d’anticiper un malheur qui n’a peut-être de réalité que dans tes songes les plus apeurés. Rassérène-toi pour mieux boire les paroles de ces étrangers qui auront compris la douleur qui t’étreint et les sentiments qui t’animent. Ainsi ne prendront-ils pas ombrage si je les conjure de ne pas languir et d’abréger cette attente qui t’est insupportable.
Oreste – J’y consens. Mais je dois d’abord savoir qui te traite ainsi ? Ta mère laisse-t-elle se dérouler une telle infamie ?
Le Chœur murmure. Le visage d’Electre se ferme, il se fait plus dur. Elle se dresse devant Oreste.
Le Chœur – Il ne peut songer au pire, cet étranger. (A partir de ce moment, les Argiennes jouent avec leur pan de tunique, se couvrant et découvrant la tête) (Première Argienne) : s’il savait de qui il parle ! (Quatrième Argienne) : peut-on imaginer pareille attitude à l’égard de sa progéniture ? (Troisième Argienne) : quelle sera sa réaction quand il saura la vérité ? (Deuxième Argienne) : son interrogation a piqué au vif la digne fille d’Agamemnon.
Le Coryphée – Femmes d’Argos, laissez parler celle qui est questionnée. Elle brûle de tout révéler.
Electre – Oui, ma bouche est en feu et des paroles ignées vont être prononcées. Celle que tu nommes ma mère, ce titre, elle n’y a pas droit, ni au regard de ma sœur tenue captive au palais, ni à celui de mon frère qu’elle aurait laissé tuer, et moins encore au mien, car elle ne manque une occasion de m’humilier.
Oreste a un mouvement de recul.
Oreste – Que cherches-tu à me dire ? Qu’elle a elle-même souhaitée cette situation ?
Electre – N’en sois pas étonné ! Mais ce n’est pas une bouche impudente qui te confie tout cela, juste la fille d’un grand roi quasi esclave à cause des caprices d’une femme qui se prétend sa mère, mais qui jamais ne se comporta comme telle !
Oreste – Ce que tu me dis là est effrayant ! Quel genre de femme est-ce ?
Electre – Le genre de femme perfide qui chasse les enfants de son premier lit, d’une union noble et saine, pour accueillir ceux de son poltron d’amant, devenu son mari et qui tyrannise la progéniture d’Agamemnon. Il raille ma piété et lance des quolibets sur le tertre sacré. Il crie au vent, me défiant du regard, l’épée à la main, entouré de ses gardes : « Où est Oreste ? Où est-il ? » et il part en s’esclaffant. Et ma mère le tolère et s’en réjouit. Elle prétend qu’à mon impudique impudence à son égard, répond un caractère intraitable, que cela calmera mes ardeurs, détruira mes espoirs et fera taire ma langue de vipère. Très vite elle fit de moi une servante au sein du palais, me maltraitant…
Oreste – T’a-t-elle alors injurié ? Osa-t-elle te frapper ?
Electre – Elle fit tout cela, à l’abri des regards du peuple dont elle craint le courroux si elle ajoute à son crime d’autres tout aussi condamnables. Ma sœur fut réduite aussi à l’état de servante mais comme elle ne se plaignait pas, elle fut plus tolérante avec elle. Chrysothémis eut le droit de demeurer au palais tandis que moi, ma mère qui ne mérite pas ce qualificatif, elle me fit subir toutes sortes d’humiliation pour briser ma résistance prétendait-elle. Mais nul doute qu’elle y prenait plaisir. Plus elle me rabaissait, plus elle pensait rehausser son prestige et plus son nouveau mari se grisait des affronts que j’endêvais. Ainsi elle faisait plaisir à son époux à moindres frais ! Mais comme si cela ne suffisait pas, Egisthe se préoccupa de moi quand il craignit qu’un homme du palais me prît pour épouse, car alors j’aurais enfanté un nouvel héritier. Tant il redoutait le retour d’Oreste, il finit par craindre que naisse un nouvel Oreste dans sa propre demeure. Son projet était de me tuer, mais Clytemnestre s’y opposa.
Oreste – Enfin un peu de pitié chez cette mère indigne !
Electre – Mais il n’en fut rien ! Ce n’est pas médisance que de le crier ainsi. Clytemnestre a préféré me punir plus cruellement encore. Et si elle m’évita la mort, ce n’est que par peur de la réaction du peuple d’Argos et pour mieux asseoir son pouvoir sans créer de vague. Il eut été dangereux pour Egisthe et sa reine de commettre d’autres crimes qui les auraient condamnés. Aussi eut-elle l’idée perfide de me donner à un pauvre, un vieillard qui ne pourrait m’assurer qu’une vile descendance et j’en serais sortie souillée à jamais. Elle a cette influence sur Egisthe qui lui fait tenir les rennes du pouvoir et c’est elle le roi ! Elle tolère certaines frasques de son mari, toujours indulgente à son égard, mais ne supporte pas que sa fille ose lui tenir tête, ne serait-ce que pour défendre sa vie ou rendre les derniers hommages à son père. Donc, cet homme que tu vois fut contraint, devant tous les dignitaires du palais, de venir me chercher et de me ramener chez lui, sous bonne escorte des gardes d’Egisthe. Ce même Egisthe jubilait et ne se privait pas en moquerie. Et ma mère, que crois-tu qu’elle faisait ? Elle souriait, triomphante ! Voilà de quelle femme l’on parle lorsqu’il s’agit de Clytemnestre. A présent que tu sais, parle-moi d’Oreste.
Le Chœur – Comme il a l’air accablé ! (Deuxième Argienne) : le souffle lui manque pour reprendre son récit. (Troisième Argienne) : et son teint horrifié a pâli. (Deuxième Argienne) : voyez, il se soutient sur l’épaule de son compagnon. (Première Argienne) : certaines vérités sont dures à entendre. (Quatrième Argienne) : le voici qu’il fait un pas en direction d’Electre.
Oreste – Si Oreste avait su cela, il aurait apporté un juste châtiment.
Le coryphée – Sa sœur veut savoir comment il se porte.
Oreste – Sur ses deux jambes mais il aurait du mal à se tenir droit accablé par tant d’horreur.
Electre – Donc il vit ! Vit-il bien ?
Oreste – Comme un exilé, il erre souvent. Oui, il est encore en vie mais c’est une toute autre nouvelle que je porterais à Egisthe.
Electre – Quel est donc ce mystère ? Je ne comprends pas.
Oreste – Il vit ! Mais je le dirais mort.

(c)jbauteur. Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.

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