Extrait de “Faux pas”


Les doigts crispés de l’homme s’enfonçaient avidement dans la terre, devenaient des crochets égratignant la terre.
Il faisait froid, le terrain était glacial et la bise mordait le visage de l’homme avec une rage à peine contenue. Pourtant, Damien était en nage. Et sa sueur, se mêlant à la poussière et à la tourbe, générait sur sa peau une couche de crasse de plus en plus épaisse.
A genoux dans son trou, il s’essuya le front d’un revers de main et reprit son souffle. A la faible lueur de sa lampe-torche, il examinait portion par portion l’œuvre peu enviable qu’il venait d’accomplir. Tout son être ne semblait n’être qu’un volcan sur le point d’exploser et de sa bouche quasi écumante s’échappaient les fumerolles de son haleine chaude.
Il se redressa, promena son regard alentour mais l’obscurité était telle qu’il ne voyait rien, absolument rien, sinon ces délinéaments plus obscures alors, des troncs d’arbres lugubres pareils à une armée vengeresse – des Erinyes arborescentes !
Il haussa les épaules. Il fallait agir au plus vite.
Damien courba son buste en deux et entreprit de faire choir le « paquet » dans le trou. Le bruit produit par cette chute, si infime fut-il, lui causa une sorte de malaise subit. Se pouvait-il qu’il fût si sujet à la panique ? A nouveau, il ressentit une peur morbide et se changea en statue l’espace de quelques secondes. Il se sentait moins homme, davantage animal, un gibier traqué pour lequel faire le mort était devenu vital.
Un frisson parcourut son corps fatigué, lui glaça le sang. « J’ai bien fait de porter des gants », songea-t-il. Et cette pensée paraissait si dégagée de tout péril qu’il se rasséréna de lui-même.
Damien devait poursuivre sa tâche. Il n’était pas question de se laisser distraire. Déterminé, il prit sa pelle et couvrit le « paquet » de cette terre qu’il avait eu tant de mal à évacuer. Il ne tarda guère à tasser le sol du revers de son outil et paracheva son travail d’esthète du plat de ses chaussures précautionneusement enveloppées dans trois couches de sacs plastic. Il observa la surface et sur son visage fleurit un sourire de satisfaction. Une fierté soudaine provignait en lui : il l’avait fait ; et il avait réussi !
En descendant la pente du sentier, Damien se mit à ricaner. « J’y ai mis le paquet », se dit-il, pas mécontent de cette humoristique polysémie. Tandis qu’il avançait, prenant garde de ne pas butter dans une ornière ou achopper contre une pierre, il dirigea sa lampe-torche vers la droite et découvrit une croix. Cette croix, latine, surmontait un socle bombé en pierre qu’il identifia aussitôt à une tombe. Des lettres avaient été gravées. Il ne déchiffrait que très mal l’inscription mais il crut comprendre qu’il y avait là, sous cette terre qu’il avait fouillée sans ménagement un peu plus loin, le cadavre d’un jeune homme d’une vingtaine d’années, mort pour la patrie, pendant la Deuxième Guerre Mondiale.
Damien était un peu triste, à cause de la jeunesse de la victime – et, ce peut, de la solitude du lieu. Toutefois, il se félicitait, quant à lui, d’avoir atteint l’âge de vingt-neuf ans. Etait-ce une prouesse ?
Se détournant, il poursuivit son chemin, avec un empressement accru, comme s’il fuyait la mort personnifiée, jusqu’à sa voiture garée plus bas, sur le bas-côté de la nationale.
Il faisait nuit noire et, malgré sa lampe, Damien eut de la peine à ouvrir la portière. La route était déserte. Le moment était venu de quitter le massif du Vercors et de rentrer directement chez lui. La perspective d’un bon bain chaud le réconfortait.
Il ôta ses gants qu’il jeta négligemment sur la banquette arrière, arracha les sacs à ses pieds et changea de chaussures, se cala sur son siège, ferma les yeux un instant puis mit le contact.
Le cadran indiquait trois heures et trente-deux minutes.

(…)

Il distinguait deux formes sombres sur le trottoir d’en face. Les silhouettes traversaient la rue – deux hommes. L’un d’eux leva la main, l’interpella. Ils se tenaient devant lui, à présent.
Cette voix, ce ton, ce visage… Non ! Ce n’était pas possible ! Ce ne pouvait pas être la réalité ! Damien faisait un cauchemar. Comment expliquer cela ?
Il ferma les yeux et les rouvrit. Il pâlit. Il blêmit. Ses jambes fléchissaient, le soutenaient à peine.
– Alors, Bertier. Ca tombe bien. Je voulais vous remettre ces documents – il fouilla dans une mallette noire –, tenez, il faut que tout soit prêt pour lundi.
Il referma la mallette après avoir remis les dossiers sans délicatesse.
– Quoi, encore ? reprit-il. Cessez ces grimaces. Quelle tête d’ahuri ! Mettez-vous au travail. C’est urgent !
Damien aurait dû répliquer qu’il était en congé, que c’était dimanche, mais il ne disait rien, ne bougeait pas. Le temps semblait s’être arrêté.
– Enchantez d’avoir fait votre connaissance, dit l’inconnu dissimulant son costume sous un pardessus de qualité – il le considérait sans doute comme l’un de ces ambitieux caudataires.
– A demain, ajouta l’autre d’un ton sec.
Ils le laissèrent là, sur le bord de la route, à quelques mètres du bar.
Damien reprit sa respiration, déglutit et articula pour lui-même :
– Joffroy. Nicolas Joffroy. Mais tu es… mort !

(C)jbeuteur. Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.

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